Monstres ! La haine et la rage avaient complètement envahi le cœur de Loïs. Les yeux injectés de sang, elle tentait de lutter en vain contre des forces plus puissantes que les siennes. Depuis qu’ils l’avaient emportée loin des rivages de son Afrique natale, l’amertume et la rancœur s’étaient immiscées dans son esprit. Pourtant, jusque-là, elle avait toujours su demeurer digne en dépit de sa condition d’esclave. Il était extrêmement rare qu’elle fût la victime du fouet. Dès le début, elle avait compris que seules l’obéissance et la docilité lui seraient utiles dans ce monde barbare où chacun clamait la haute valeur de la liberté tout en asservissant ses semblables. Ils lui avaient tout pris : son passé et son présent comme son futur. Elle se remémorait à peine le visage de ses parents et le souvenir de ses amis et de ses années heureuses n’était plus qu’une ombre dans sa mémoire. Seul le visage de Kedar demeurait présent à son esprit, comme gravé dans la roche. Il était celui qu’elle aimait plus que tout au monde. Sa douceur et sa force mêlées d’une étrange façon l’avaient tout d’abord irritée. Mais, plus le temps passait, plus elle avait été charmée puis séduite par les manières si peu coutumières de cet homme hors du commun. Il avait finalement remporté la victoire, et leurs noces devaient être célébrées dans un court délai, avant que la saison des pluies ne débute. Les parents des deux tourtereaux se réjouissaient déjà à l’idée de voir leurs familles se réunir grâce à cette union.          Tout avait basculé la veille de la célébration. Loïs s’était aventurée hors du village, seule, afin de rechercher une dernière fois l’approbation des esprits de la savane. À l’affût de manifestations surnaturelles, elle en avait oublié les dangers dissimulés dans la nature. C’est à ce moment-là qu’ils l’avaient capturée. Ils avaient formé un cercle autour d’elle afin de prévenir toute tentative de fuite et lentement, sans même qu’elle en ait conscience ils s’étaient rapprochés. Finalement, ils s’étaient sauvagement jetés sur elle. Des hommes blancs recouverts de poils, de tissus et de métal. Durs. Froids. Des yeux pareillement glacials. Et pourtant une haleine chaude et fétide. Elle avait tenté d’hurler, d’appeler Kedar – il l’aurait sauvée, il aurait massacré les agresseurs de celle qu’il chérissait, elle en était certaine – mais la lame aiguë d’une dague faisant mine de s’enfoncer dans sa chair l’avait promptement réduite au silence. Après s’être emparés d’elle, ils l’avaient liée de cordes, et l’avaient transportée jusqu’à une sorte de campement. Le soleil s’était couché, et son absence devait inquiéter ses parents. Et Kedar ? Que penserait-il de cette disparition soudaine ? Tous présumeraient qu’elle fuyait cette union, pourtant c’était tout le contraire ! Que n’aurait-elle donné pour se trouver au sein des puissants bras de son promis ? L’angoisse et la peur formaient un poids dans sa poitrine. Quel pouvait bien être le but de ceux qui l’avaient capturée ? Ils n’avaient pas fait usage de la violence envers elle, pourtant le spectre de la dague restait présent à sa mémoire. Dans la savane, ils n’avaient pas osé prononcer le moindre mot, mais ici, leurs langues se déliaient. D’autres hommes les avaient rejoints, transportant eux aussi des prisonniers. La nuit noire empêchait Loïs d’apercevoir leurs visages, mais elle ressentait comme eux une frayeur indicible. Les Blancs avaient allumé un feu autour duquel ils se réchauffaient – les journées avaient beau être d’une chaleur étouffante, les nuits étaient plus froides qu’un cadavre. Ils avaient disposé leurs prises à plusieurs mètres de distance les uns des autres, sûrement dans le but d’éviter toute forme de communication entre eux.