J'étais kitsch à l'époque... ♪On ne change pas♪
La pluie avait beau tomber dru au-dessus de leurs têtes, les deux jeunes gens s’en fichaient éperdument. Tendrement enlacés, ils profitaient de toute leur âme de cet instant si court mais si éternel. Leur baiser long et langoureux les transportait ensemble vers des hauteurs célestes encore jamais foulées par des yeux humains. Ils étaient montés si haut que les anges ne pouvaient les rejoindre. Même ces êtres célestes ne pouvaient concevoir la hauteur et la profondeur d’un amour si grand et si puissant. Oui, ils s’aimaient. C’était maintenant plus qu’une certitude, c’était une vérité, quelque chose de si indéniable, de si incontestable que cela s’imposait à l’esprit avec une force peu commune. Les yeux clos, ils volaient au-dessus des nues, imperméables à ce qui les entourait, formant une seule et unique entité. Un halo de lumière blanche les entourait, s’intensifiant plus ils s’élevaient. Bientôt, la lumière fut éblouissante et les anges cachèrent leurs yeux – pourtant faits de la lumière la plus pure – avec leurs ailes. X et Y avaient atteint le firmament. Les étoiles formaient à leurs pieds un sombre tapis constellé de point lumineux disséminés ça et là. L’univers tout entier avait attendu ce moment pendant des millénaires. Le moment où l’Amour serait enfin pleinement révélé et où le rêve devenait réalité, où ce que l’on espérait depuis toujours dans le secret du cœur se produisait devant nos yeux. Sans le savoir, les deux amants étaient parvenus à créer la plus parfaite harmonie, la plus belle de toutes les mélodies : le chant qui ne s’arrête jamais, qui se renouvelle à chaque instant et qui demeure en même temps toujours le même, qui change toujours mais ne change jamais, qui fait pleurer et rire, maudire et bénir, le chant qui fait tomber la pluie, le chant qui fait briller le soleil, le chant qui fait être ce qui aurait pu ne pas être, le chant qui ne faisait qu’un avec chaque être, le chant de la Vie, le chant de l’Espoir, le chant de l’Amour. Leurs lèvres semblaient devoir demeurer attachées l’une à l’autre pour l’éternité. Et peut-être devait-il en être ainsi.
Ils demeurèrent figés ainsi pendant de nombreux autres millénaires. Jusqu’à ce qu’il survienne. « Il », c’était celui qui par sa seule présence parvenait à détruire tout ce qui avait été fait avant lui. « Lui » c’était le mal en personne, nommé de diverses façons selon les rites, les cultures et les modes. « Lui », il incarnait Satan, Sauron, Béelzébul, Voldemort, Mordom Horpilleur, Torak, la Source, Ursula, la méchante belle-mère, la méchante sorcière, Tarabas, Seth, Abaddon, l’Empereur, tous ceux qui dans l’histoire des Légendes avaient à maintes reprises démontré leur inclination au Mal. Uniquement intéressé par le pouvoir et la destruction, il avait réussi à s’élever grâce à sa haine aussi haut qu’étaient montés X et Y grâce à leur amour. Entouré de ténèbres, il s’était approprié une partie de leur domaine. Et avec lui était arrivée la guerre. Celle du Bien contre le Mal. La Lumière devait rivaliser avec les Ténèbres, sans cesse. Un combat éternel qui ne prendrait jamais fin.
Conscients de l’inutilité d’une telle bataille car les deux camps s’infligeaient des dégâts de façon parfaitement symétrique, ils résolurent de laisser un tiers décider de l’issue de l’univers. Celui-ci devait-il continuer à être peuplé de créatures toutes plus étranges les unes qui devaient entre elles toutes partager les ressources de l’univers (non inépuisables), ou au contraire ces créatures devaient-elles disparaître pour laisser place à une nouvelle conception des choses et du monde, conception qui verrait l’usage de ces dites ressources par une seule et unique espèce (les ressources obtenant une pérennité beaucoup plus importante) ? Chacun de leur côté, ils apportèrent une pierre à l’édifice : le camp du Bien s’attacha à la création de l’être et insuffla en lui la voix de la sagesse. Du côté du Mal, on offrit à cet être la volonté de suivre et d’accomplir ses propres désirs, même s’ils ne correspondaient pas à la voix de la raison, ainsi que la faculté de donner la mort.
Cette double nature explique le tiraillement incessant qui agite constamment les êtres humains. Un homme prit donc forme. Et il fut nommé juge sans le savoir. Si ses actions penchaient vers le mal, alors Béelzébul serait déclaré vainqueur. Dans le cas contraire, ce seraient X et Y qui remporteraient la victoire.