Ma période Anne Franck
Ses ongles grattaient frénétiquement les murs de béton, espérant en vain qu’un trou se formerait, lui offrant la liberté. Cet homme, sans visage, l’avait prévenue. Si elle ne luttait pas, elle suffoquerait, succombant aux effets du gaz. Autour d’elle, d’autres, nus eux aussi. Ils ne savaient pas. Et si elle leur disait, ils s’affoleraient, la feraient taire. Alors, elle se tut. Continuant son labeur, espérant dans le plus grand des désespoirs. Car elle voulait vivre ! Vivre ! Respirer, sentir le vent, la pluie, le soleil. Elle voulait souffrir, maugréer, médire et maudire, avoir mal à n’en plus supporter la douleur. Mais elle ne voulait pas mourir. Ah ça non ! Elle ne donnerait pas ce plaisir à ses bourreaux !
Elle grattait sans se lasser, tandis que ses ongles se brisaient en morceaux au contact du mur dur et froid comme la mort. La peur enserrait son ventre, et sans qu’elle en prit réellement conscience, son corps se préparait à la mort. Car, bien que son esprit ne cessât de lutter avec acharnement et ténacité, son âme, elle, s’était résignée à la triste fin de cette existence charnelle, pour accéder à une nouvelle vie, encore inconnue. Son esprit et son âme étaient en total désaccord. L’un suivait l’instinct, l’autre la sagesse. C’était plus qu’elle n’en pouvait supporter. Son esprit s’échappa de son corps, la laissant seule aux prises avec son destin.
Son âme, seule maître à bord, n’avait encore jamais pris les commandes de ce corps où elle n’était que de passage. Jusqu’à présent, l’esprit en avait la charge. Mais sa désertion compliquait les choses. Les corps privés d’esprit étaient considérés par les autres humains comme fous. Mais c’était une erreur : ils étaient guidés par leur âme. Et l’on voyait souvent des fous plus sages que certains humains. L’âme décida alors d’endormir le corps, et d’attendre.
Lorsque le corps tomba inanimé sur le sol, un petit attroupement se forma autour. Ceux qui s’étaient ainsi assemblés décidèrent d’une même voix de laisser le corps là où il s’était écroulé : depuis son arrivée au camp, elle n’avait pas proféré un seul mot et tandis que tous attendaient que l’eau sorte des pommeaux placés en hauteur, elle, se contentait de gratter les murs. La folie l’avait emportée loin des humains. Telle fut la conclusion à laquelle ses futurs compagnons de douleur parvinrent. De plus, la fréquence à laquelle ils voyaient des corps succomber les avait rendus insensibles.
Dans ce même temps, l’âme apprenait les étranges mécanismes de ce corps imparfait et amaigri par le manque de nourriture. L’âme sut ainsi que le corps ne survivrait pas. La seule décision sage qui se présentait à elle était de quitter à son tour ce lambeau, qui serait bientôt privé de souffle. Elle partit. Peu après, le cerveau et le cœur du corps cessèrent leur activité.
L’âme rejoignit l’esprit. Ils ne savaient où aller. Et bientôt, on viendrait chercher l’âme pour la juger.
Seule. Cette horrible pensée l’obnubilait. Elle était bel et bien seule. Pour la première fois de sa si longue vie. Et les larmes coulaient sur ses joues. C’était la première fois que son nouveau "corps" pleurait. Et elle eut l’impression qu’elle aurait ainsi pu pleurer éternellement.
Simplement vêtue de sa longue robe blanche, ses pieds nus s’enfonçant sans bruit dans la neige glacée, elle avançait sans le vouloir réellement. Ses pleurs l’aveuglaient. Elle était devenue sourde à tous les bruits environnants. Et dans sa tête régnait cet implacable silence. Un silence de mort. Car c’était ici la maison de la Mort. Froide, noire, dépourvue de toute beauté, elle se dressait devant ses yeux, et avec elle étaient les âmes qu’elle avait trompées puis emportées dans sa chute. L’âme est éternelle. Sa souffrance aussi. Et plus l’on se rapprochait de cet enfer, plus la souffrance était poignante et plus la douleur était intense.
C’est dans cet atmosphère de tristesse et de délabrement qu’elle continuait à avancer, inlassablement, mue par une force supérieure à celle de sa volonté. Lorsque le bâtiment se dessina fier et menaçant devant elle, elle ne put arrêter sa progression inexorable vers le lieu des tourments éternels que l’Homme avait lui-même érigé. Construire son propre enfer. Se croyant le plus sage des êtres présents à la surface, Il en était devenu fou.
Elle arriva aux grilles d’Auschwitz. Les Portes de l’Enfer.
Les cris des âmes tourmentées parvinrent soudainement à ses oreilles. Une froide torpeur s’empara de son enveloppe. Elle sentit sa respiration se couper. Les Portes s’ouvrirent pour la laisser passer. Les cris l’environnaient de toutes parts. Elle tournait la tête vers ces millions de hurlements qui provenaient de tous côtés. Et les choses qu’elle vit la firent frémir : dépourvues de leur enveloppe, les âmes se déplaçaient à travers le camp, poussant toujours leur cri ravageur. Elle, elle continuait à avancer sans but. Les larmes n’avaient cessé de couler à ses yeux depuis son arrivée ici. Des visions d’une horreur indicible arrivèrent en masse à son esprit en ébullition. Des corps, nus, habillés, brûlés, décharnés, calcinés, grillés, froids, sans vie, faméliques, entassés, décomposés. Des yeux, révulsés, blancs, sans expression parfois, tandis que d’autres exprimaient ici la terreur, là le désespoir, la peur, la frayeur, l’angoisse, la douleur, la tristesse. Là, des cheveux de toutes couleurs et de toutes sortes, et elle se souvint qu’ils étaient autrefois accrochés à des crânes humains. Elle fut remplie de dégoût. Ici, des dents, en or pour la plupart. Du savon, fabriqué avec la graisse des morts. Des âmes aux yeux hagards erraient, déambulaient, prisonnières à jamais de leur tombe de béton.
Elle passa au-dessus de la fosse commune. Les cadavres, tout droits sortis des fours crématoires s’entassaient pêle-mêle. Toute l’horreur de ce lieu la submergea. Sa course s’arrêta alors. Elle ne pouvait en voir plus. Mais elle savait, elle sentait que derrière ces murs se dressaient d’autres vestiges de la barbarie des hommes. Les uns contre les autres. Elle pleurait toujours. Elle ne pourrait plus cesser de pleurer. Ses larmes afflueraient à ses yeux pour l’éternité. Et dans sa tête, continueraient à résonner les cris. Ils ne la quitteraient plus. Jamais, jamais, jamais…